Mémoires d'autrefois, la bas en Algérie : MOHAMED Alias Félix

MOHAMED alias FELIX

Je suis revenu dans ma ville natale Oran dans un piteux état, après 24 mois d’armée suivie par 4 mois de stage à l’école de police d’Hussein dey d’Alger.

A Alger, les évènements se sont succédés avec une telle violence, les conditions de maintien de l’ordre si difficile, la mission quasi impossible pour des jeunes élèves gardiens de la paix.

Mals vêtus, sous équipes, pas suffisamment formées. Nous avions pour ordre d’empêcher les populations européennes et arabes de s’entre-tuées.

Ceux de la rue Michelet voulant se rendre à la Casbah pour en découdre avec les arabes, les arabes de la casbah voulant s’en prendre aux européens...

J’ai eu du mal à terminer mon stage de police. J’avais accumulé un trop plein de fatigue et une sous-alimentation durant mon service militaire, subi le froid glacial des nuits de décembre d’Alger, dormant à même le sol lorsque cela était possible. Le petit déjeuner nous parvenant à 18 h le soir. Quant aux repas nous n’en avons vu ni l’odeur ni la couleur. Nous étions bloqués au cœur de la casbah sous les youyous stridents des femmes musulmanes, durant 2 jours et 1 nuit.

Fin janvier 1961, j’ai contracté la tuberculose en service commandé.

Quatre mois après mon retour de l'école de Police d'Hussein Dey à Alger, j'étais tiré d'affaire.

Lorsque, j'avais quitté Oran fin 1958, et, même à mon retour en 1961, La ville d'Oran par rapport au reste de l'Algérie était encore relativement épargnée par les attentats.

Guéri mais passablement affaibli, j’avais repris contact avec mes anciens amis de la cité petit et des HLM des Mimosas. : Antoine Mira, Pedro Sanchez et son frère, Georges Guillem, pépé, René, Nicolas et bien d’autres.

Dans une petite salle attenante à l'école primaire de la cité petit, ils organisaient des surprises parties, des Boums comme l’on disait à l’époque. J’ai fait ainsi la connaissance de nouvelles venues dans le quartier, ou en âge de sortir de chez elles : Carmen, Paule, Maria une jeune andalouse récemment arrivé de Malaga, Huguette et Dalida surnommée ainsi par ce qu’elle ressemblait et imitait la chanteuse Française Dalida.

Au début de ces retrouvailles, j’ai été étonné par la présence dans ces surprises parties de deux jeunes arabes : Ali alias Alain et Mohamed alias Felix. J’ai demandé à Antoine qui ils étaient :

Dans nos quartiers nous cohabitions sans qu'ils fussent jamais inquiétés, même, dans la période la plus active de L'OAS.

Ainsi, ma vie avait repris son cours, c'était le temps de l’insouciance, des rencontres et des flirts

J'avais retrouvé la joie de vivre Oranaise, le goût de chanter.

A la belle saison, en été, Les familles du quartier organisaient des sorties dominicales en cars en forêt de M’Sila, Meserghin pour la Mona, à la plage en début d’été, Cap Falcon, Port aux poules, les Corales, Damesmes .

Dans le car, c’était la joie, l’exubérance, chacun allait de son histoire, Pedro Sanchez et son Trio « los tres Pedroti » mettaient une ambiance du tonnerre.

Arrivé sur les lieux, chacun avec son cabacete (panier) trouvait un coin pour s’installer sur ces magnifiques plages de sable fin, puis c’était les jeux : qui attraperait l’autre en disant touché, tu es pris, faire un croche-pattes, croche pieds, crocs en jambe pour déséquilibrer un copain, le faire chuter.

En générale c’était les filles que nous pourchassions malicieusement, c’était l’occasion inavouée de les serrer dans nos bras, même sous l’œil attentif de leur maman….Ainsi se nouaient des complicités entre copains, copines

Au cours de la première sortie que j’effectuais avec mes copains et leur familles, lors d’un jeu de poursuites, j’ai été agrippé brutalement par derrière, c’était Mohamed alias Felix que je connaissais très peu, puis jeté à terre.

Ne me doutant de rien, naïvement, je m’imaginais qu’il n’avait pas fait exprès, je me relevais tranquillement, mais celui-ci ne m’en a pas laissé le temps, il m’a plaqué au sol assurant sa prise. Etonné par son comportement je lui ai dit en riant :

Assis sur moi, immobilisant mes bras avec ses genoux, il me maintenait rudement sur le sable.

Lorsque j’ai compris que ses intentions étaient autres, il était trop tard pour me dégager.

Plus je m’agitais, plus je m’enfonçais dans le sable. Alors j’ai crié :

Incrédule, Je faisais l’amer constat que ce qui n’était qu’un jeu pour moi, ne l’était pas pour lui, lâchement il avait su tirer parti de la situation.

A ce moment-là, je me suis souvenu des propos que m’avait tenu mon ami Antoine à son sujet : Mohamed était probablement un Fellaghas, puisque son père était chef FLN du secteur de la cité petit.

Je me trouvais coincé, ne sachant pas comment faire pour me dépêtrer, j’avais du sable plein le visage et les yeux, j’étais quasiment enterré dans celui-ci.

Mohamed était massif et lourd. Je constatais à mes dépens, qu’apparemment il possédait de la technique dans le combat au corps à corps, qu’il avait en outre l’avantage de la surprise.

Me souvenant des empoignades de mon enfance, désespérément, je me suis agité dans tous les sens, me cambrant, et dans un mouvement du dos et du bassin comme dans un rodéo, j’ai essayé de le déstabiliser, lançant mes jambes pour lui attraper la tête afin de le tirer en arrière.

Mohamed devait être expérimenté, il a évité tous mes assauts. L’action aurait pu réussir sur une autre surface, mais dans du sable, cela n’a pas pu se faire ….

Epuisé, manquant de souffle, Je commençais à suffoquer, que faire d’autre ? Je suis foutu me disais-je.

Mohamed, tout en maintenant mes épaules au sol, appuyait ses avant-bras sur mon thorax pour m’empêcher de respirer.

J’étais à peine remis d’une tuberculose et j’étais encore convalescent, je n’avais pas bien récupéré mon souffle et cette pression, le sable sur mon visage, dans mes yeux, dans ma bouche diminuaient ma capacité à tenir encore longtemps.

Mon salut devait provenir d’ailleurs que de ce corps à corps inégal et mal acquis.

J’entrapercevais les copains qui nous entouraient disant mollement sans oser intervenir :

- le jeu est fini ! Arrêtez ! Allez venez on va se baigner. Mais Mohamed n’entendait rien, ne voulais manifestement rien savoir, et moi je suffoquais.

Fatigué par les efforts fournis, dans un dernier mouvement de sursaut, je me suis agité projetant du sable avec mes pieds.

Une dame qui se trouvait à proximité s’est mise à crier, à hurler :

-ça suffit de  me jeter du sable, allez jouer ailleurs :

Mohamed a eu un instant d’hésitation, il a desserré sa prise. Moment que j’ai mis a profit pour me dégager et me lever rapidement. Instinctivement j’ai balancé mon pied, j’ai touché quelqu’un sans savoir si c’était Mohamed ou pas.

Ma vue était brouillée par le sable, j’ai entendu la voix de mon ami Georges, je lui ai demandé de me conduire vers la mer, dans l’eau pour me laver le visage et les yeux.

Après avoir récupéré, une fois la vue retrouvée je me suis précipité à la recherche de Mohamed prêt à en découdre, cette fois-ci, dans de bonnes et loyales conditions.

Les copains m’ont maitrisé en me disant :

Les copines elles, m’ont tiré par le bras dans l’eau en riant et en m’aspergeant, je me suis prêté au jeu bouleversé tout de même par ce que je venais de subir, remettant à plus tard l’explication avec Mohamed.

« Dalida » avait focalisé mon attention par sa grâce et sa beauté. Grande, mince, élancée, elle avait des cheveux long et brun qui tombaient sur ses épaules, un joli minois qui faisait faillir bien des cœurs. Les garçons, comme les mouches autour d’un pot de miel s’agglutinaient, s’agitaient, lui lançant de l’eau et des mots moqueurs. Ils riaient de ses petits cris effarouchés. Minaudant elle a dit :

Nous étions dans à peine 50 cm d’eau, je l’ai conduite un peu plus au large. Tout en jouant la belle craintive avait enroulé ses bras autour de mon coup, puis voyant mon trouble elle les a enlevés pour aussitôt les remettre en disant avec un petit cri d’effroi :

J’ai passé ainsi le reste du temps au côté de Dalida, en parlant de nous, de nos affinités, de nos désirs.

J’ai su qu’elle était fiancée officiellement, que son fiancé faisait son service militaire, qu’elle était une fille sérieuse, que je lui plaisais.

Je voyais bien qu’elle était emmêlée dans ses sentiments et moi dans les miens. Elle craignait le « Qu’en dira-t-on » je ne voulais pas la compromettre.

« Dalida » m’avait permis de terminer agréablement la journée, il est vrai que je n’ai plus revu Mohamed, ce qui aurait pu gâcher ces bons moments.

Dans le car, au retour, j’étais assis à côté de mon ami Georges, Dalida de l’autre côté de la travée au côté de sa maman.

La conversation est venue sur l’incident Mohamed. J’ai demandé à mon copain :

Le retour a été moins joyeux, un peu de fatigue certainement.

L’été 1961 s’est écoulé paisiblement avec l’envie, l’insouciance de la jeunesse, les rencontres, l’amitié oranaise, les édiles.

Un jour de septembre, vers 12 heures, je me rendais chez ma sœur qui habitait la cité des mimosas, soudain, j’entends derrière moi :

Pour dissiper son sentiment et atténuer son ressentiment, j’ai cru bon de justifier mon appartenance à la police Nationale, je savais qu’il y avait certaines situations ambigües.

Poursuivant notre conversation je lui ai dit :

Pour justifier mon propos, je lui ai raconté la mésaventure qui m’était arrivé quelques temps auparavant.

Nous sommes entrés dans un immeuble, nous sommes montés jusqu’au 1° étages.

Dans cet appartement, se trouvait un flic qui faisait faire le tapin à une femme d’un de ses collègues, C’est ce que j’ai appris par la suite.

Avec mon copain nous avons saccagé tout l’appartement.

Quelques temps après, connaissant un syndicaliste de la police, je suis allé me confier à lui.

Nous arrivions à destination, et nous nous sommes séparés.

Au cours d’autres rencontres similaires, il me questionnait sur mon stage à l’école de police d’Alger, si j’avais fait de la self défense ? Du close combat ? Je lui ai répondu :

Nous nous sommes revu dans d’autres lieux, dans les surprises parties. Chaque fois, il me manifestait de plus en plus de sympathie, allant jusqu’à me faire des confidences. Puis ce fut mon tour à le questionner, à m’informer sur lui.

J’ai appris, qu’il faisait du judo dans une salle à Cuvellier, qu’il était ceinture noir 1° dan. (Ce qui expliquait la maitrise de sa prise lors de l’incident qui nous avait opposé sur la plage de port aux poules). Son rêve, c’était d’avoir sa salle, son dojo.

Qu’il craignait la vue du sang. Il voulait se ranger, il avait des vues sur Maria la jeune andalouse, que c’était sérieux.

Nous nous sommes quittés et perdu de vue durant quatre à cinq mois.

Les choses changeaient, évoluaient autour de moi, la violence, la méfiance et la haine, ajoutées à l'incompréhension de l'horreur des meurtres me faisait à juste titre craindre le pire, c'était une spirale, d'où, personne ne sortirait indemne.

L'assassinat de plus en plus fréquent dans le centre-ville de jeunes gens européens tués par le FLN. (Une balle dans la nuque) avait amené l’OAS à interdire l’accès de ce centre-ville aux musulmans.

Les exactions étaient quotidiennes. Personnes ne maitrisait plus personne, c’était la haine, la violence, les combats de rue entre l’OAS venant s’installer à Oran et les gardes rouges, les barbouzes.

Après les accords d’Evian du 19 mars 1962, ce fut La politique de la terre brulée. La ville fut livrée aux jeunes fous de l’OAS perpétrant des crimes affreux sur d’innocentes victimes civiles musulmanes, des européens suspectés d’être des barbouzes, ou des indépendantistes.. http://garcijl7.pagesperso-orange.fr/oasok.htm http://pnmohican.pagesperso-orange.fr/derniersmomentsde_l.htm

Dans les quartiers périphériques d’Oran à forte densité musulmane, c’était les enlèvements et meurtres d’européens. Mes oncles et tantes, ceux qui n’étaient pas déjà partis s’étaient repliés dans des quartiers plus sûrs comme st Eugene ou Bel Air, ma mère était parti avec ma sœur, mon beau-frère et ses enfants depuis le mois de Mars 1962.

Même l’oncle Ramos communiste patenté et reconnu, ayant œuvré pour l’indépendance de l’Algérie a dû quitter notre quartier de Victor Hugo.

En convalescence circulant dans les rues d'Oran, j'ai été le témoin de faits qui caractérisaient la situation dans laquelle se trouvait la population n'osant rien dire, prise en otage dans un conflit dont la finalité lui échappait.

Fin Mai, remontant du centre-ville vers chez moi à Bel Air par la rue de Mostaganem, j’entends quelqu’un m’appelait :

Par-delà la rue, nous avons entamé une discussion.

Nous étions figés sur notre côté de trottoir à l’image de l’Algérie. Deux hommes à l’amitié naissante, que tout aurait pu unir, l’un musulman, l’autre européen, séparés par les malentendus de la guerre.

Je n’ai plus jamais revu Mohamed/Felix.

Début Juin 1962, rappelé par mon administration, qui m’enjoignait l’ordre de prendre mon service au Havre, j’ai dû m’exécuter et partir d’Oran.

Quarante ans plus tard, pour l’Ascension, au cours du pèlerinage à Notre Dame de Santa Cruz à Nîmes, j’étais en discussion avec un groupe de Pieds Noirs, parlant de choses et d’autres, des chanteurs qui avaient animés notre jeunesse à Oran. J’ai évoqué le souvenir d’un groupe de musiciens « Los très Pedroti ». Une dame qui se trouvait à côté de moi m’a dit :

Pas certain, que celui-ci se souvienne de moi après tant d’années passées, deux ou trois jours après mon retour de Nîmes, Je lui téléphone :

Tu étais marin avec mon cousin Toinou ? Rassuré et heureux je lui ai dit :

Nous avons causé ainsi pendant un long moment, de ce que nous faisions ou avions fait depuis notre départ d’Algérie, et puis je lui ai demandé des nouvelles des copains de la cité Petit, s’ils étaient toujours en vie.

Le 5 juillet 1962 à Oran, il y avait eu un grand massacre de populations civiles parmi lesquelles se trouvaient des connaissances et même des parents éloignés.

Enumérant une liste de copains parmi les plus proches, Pedro Sanchez, m’a donné des nouvelles de certains d’entre eux.

J’ai demandé s’il savait ce qu’était devenu notre ami Felix/Mohamed.

J’étais abasourdi par ces propos, cela avait dû être très grave pour que Pedro, un si gentil garçon, en vienne à de telles extrémités.

Pierrot a poursuivi :

J’étais gêné et en même temps j’appréhendais ce qu’il allait me révéler, lâchement je lui ai dit

Je ne souhaitais pas connaître la suite, car je savais par mon expérience passée, ce dont Mohamed / Felix était capable de faire.

Comme Pierrot continuait de pleurer, je lui ai dit :

Une immense rage et impuissance m’a envahie, j’ai eu par la suite quelques nuits agitées. J’aurai du le descendre lorsque cela avait été possible à Oran.

Inquiet pour le sort de mon ami Georges dont je n’avais plus de nouvelles, j’ai entrepris des recherches par l’intermédiaire de sites Internet.

Je me suis souvenu de la dernière fois que nous nous étions rencontrés Georges et moi.

C’était à la fin du mois de Mai sur le boulevard d’Arzew à Oran. Il était paniqué me demandant si je ne savais où il y avait des valises à acheter, qu’il avait fait plusieurs magasins, qu’il n’en trouvait pas. Je lui ai demandé soucieux de le voir dans un tel état :

Oran était en proie à une vague de départs précipitées, les meurtres, les assassinats, les enlèvements de part et d’autre, l’action de l’OAS pratiquant la politique de la terre brulée n’annonçait rien de bon.

Je savais que certains faute de trouver des valises en magasins, en faisait construire en contreplaqué chez des menuisiers. Je le lui ai dit, Georges est parti rapidement se noyant dans la foule que je sentais anxieuse. Etrangement je ne l’étais pas.

J’ai essayé de trouver la raison qui motivait tant d’affolement de la part de mon ami.

En me remémorant notre passé, je me suis souvenu du conflit qui l’opposé à Mohamed alias Felix, de leur rivalité pour les beaux yeux de Maria la jeune Andalouse. Il ne pouvait s’agir que de cela, d’un règlement de compte possible.

Répondant à mon texte alarmiste, l’un de ces sites m’a informé que mon ami était vivant mais que celui-ci refusait de renouer avec son passé. Déçu, mais réconforté de le savoir en vie, j’ai respecté sa volonté.

J’ai longtemps hésité à écrire ces quelques pages, préférant me réfugier dans le confort de l’oubli, plutôt que de faire face aux affres de la mémoire. Un peu aussi pour préserver le souvenir de mes amis.

Claude Garcia

 

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